mardi 14 mars 2017

William Blanc, Le Roi Arthur. Un mythe contemporain

La jalousie ! L'envie ! L'aigreur face à la réussite (insolente évidemment) de l'autre !
Voilà tout ce que j'ai ressenti en lisant le Roi Arthur. Un mythe contemporain de William Blanc.

Eh quoi ! Moi aussi j'ai des antécédents universitaires en culture pop'. C'est pas pour autant que je colonise les étals des libraires avec ma prose !

Bref ! C'était il y a bien longtemps. L'UBO ne s'appelait déjà pas encore l'Université du Ponant et la famille Kermarec régnait en maître sur le marché brestois du livre.

Bref !

Là où d'autres se sont interrogés sur l'historicité du personnage (lire à cet égard Arthur d'Alban Gautier), William Blanc revient sur les traces qu'Arthur et son mythe ont laissées dans l'histoire et la culture européenne depuis l'époque moderne. Traversant quelques siècles et un océan, il montre comment le mythe arthurien a été, au fil des époques et des régimes politiques, récupéré, interprété, mis au service d'une idéologie ou d'une vision du monde.
En effet, tant dans les Iles britanniques qu'aux Etats-Unis, Camelot, la Table Ronde et ses chevaliers  n'ont pas tardé à diffuser leur image dans toutes les strates de la société.
L'originalité de cet essai est de se focaliser sur la culture populaire qui, au travers de ses productions (les romans de T. H. White ou Marion Zimmer Bradley ; les films de John Boorman ou George Romero ; les bandes dessinées de Hal Foster ou John Boorman...), s'inspire de cet imaginaire.

Loin d'être un catalogue exhaustif (et je ne résiste pas à l'envie de citer la série télévisée M. Merlin dont William Blanc ne dit mot), ce Roi Arthur est avant tout une oeuvre d'historien. L'auteur cite ses sources (Ah ! Ces abondantes notes de bas de page... On en mangerait autant que Samson abattit de Philistins...), les met en perspective, dégage des thématiques fortes et, par la maîtrise qu'il a de son sujet, donne envie à son  lecteur de se replonger dans les textes de Geoffroi de Monmouth ou Chrétien de Troyes.

William Blanc, Le Roi Arthur. Un mythe contemporain, Libertalia, 2016.

dimanche 12 mars 2017

Hervé Le Tellier, Demande au muet

Un livre à lire les yeux fermés.


Hervé Le Tellier, Demande au muet, NOUS, 2015

NB : cher Hervé Le Tellier, je me suis fait violence pour être concis. Ecrire plus long eut été injurier la virtuosité dont l'orfèvre de l'écriture que vous êtes ne cesse de donner la preuve au fil d'une oeuvre dont le maître mot-demeure "Surprise !"

mardi 29 septembre 2015

Douglas Coupland, La Pire. Personne. Au monde.

Le titre est sans appel et les trois points qui le ponctuent récusent toute idée de rédemption : Raymond Gunt est vraiment la pire personne au monde.

Mais, s'il l'était vraiment, que serait le nouveau roman de Douglas Coupland ?
Un catalogue de perversions sadiennes ?
Un recueil de unes du Nouveau Détective ?
Serait-il accompagné d'un CD de muzak ?

Heureusement pour notre santé mentale, La Pire. Personne. Au monde. n'est pas ce portrait d'un monstre auquel on pourrait s'attendre.

Sur un mode burlesque, il s'agit avant tout d'une odyssée.
Raymond Gunt, le narrateur, est engagé comme caméraman sur le tournage d'une émission de télé-réalité aux îles Kiribati. Et, de Londres aux antipodes, la route n'est faite que de détours et de rencontres.

Si Génération X avait fait de Douglas Coupland, le héraut de cette génération déboussolée des années 90, La Pire. Personne. Au monde. relève plus de la farce ou de la pièce de boulevard que de la satire sociale.

Les masques y tombent comme chez Marivaux ; les portes claquent comme chez Feydeau et le duo Auguste - clown blanc formé par Raymond et son assistant personnel, Neal, fonctionne à plein.

Douglas Coupland, La Pire. Personne. Au monde., Diable Vauvert, 2015.

samedi 26 septembre 2015

Louis-Eugène Larivière, Eugénie-Paméla Larivière

Une fois n'étant pas coutume, je vous parlerai aujourd'hui d'un tableau.
Exposé au Musée du Louvre, il ne fait pas partie de ses incontournables ce qui vous garantit de pouvoir en profiter loin de la foule.

Pour le trouver, il faut monter des escaliers, marcher le long des couloirs, traverser des sections de sculptures, de peinture, d'art décoratif et lever la tête.
En effet, exposé en hauteur, son accrochage n'est pas des plus heureux. Mêlé à d'autres toiles de la même période, le début du XIXème siècle, il n'a au premier abord rien de particulièrement attirant : un portrait de jeune fille comme on en voit depuis le XVème siècle. Coupé à mi-corps, le buste vu de trois-quart face, le modèle est vêtu de blanc et nous fixe. Un rapide regard sur le cartouche semble confirmer le peu d'importance de l'oeuvre : "Louis-Eugène Larivière, Eugénie-Paméla Larivière, soeur de l'artiste."

Le couloir étant désert et cette aile du musée particulièrement calme, le visiteur est enclin à se poser plus de temps que nécessaire devant les toiles. On se met alors à regarder cette jeune fille, à lui rendre ce regard qu'elle nous adresse. Un regard curieux, vif, un peu inquiet mais cependant sûr de lui. Un regard en tous les cas bien loin de celui compassé, tranquille voire moqueur de la Joconde présente un étage plus bas. On s'approche alors de l'oeuvre. Notre regard descend du visage au vêtement : une robe de mousseline blanche proche de celle que David fait porter à Juliette Récamier dans une autre pose fameuse. La légèreté du tissu ainsi que la simplicité de la robe renforcent cette impression générale de fragilité et de virginité. Une impression qui s'avère trompeuse puisque la jeune fille est enveloppée dans un lourd tissu noir bordé d'un galon doré. Semblant avoir glissé de l'épaule droite, cette pièce d'étoffe apporte au tableau un ancrage et une chaleur qui viennent contrebalancer, infirmer et au final nier toute idée de fragilité.

Le fond est neutre et rien ne vient détourner notre attention du sujet. Cela fait d'ailleurs quelques minutes que nous sommes devant cette pièce et nous commençons à nous rendre compte que nous n'en avons pas encore fait le tour. Ce tableau au premier abord si anodin recèle bien des profondeurs.

Intrigué, on en revient au cartouche : "Louis-Eugène Larivière, Eugénie-Paméla Larivière, soeur de l'artiste."
Quelques lignes succinctes apportent plus d'informations :
"Deux inscriptions en haut du tableau identifient le modèle comme la jeune soeur du peintre (1804 ? - 1824). La douceur de l'expression et la délicatesse du modelé évoquent l'art d'un Prud'hon. Mort prématurément, l'artiste ne pourra donner la pleine mesure de son précoce talent."

"Mort prématurément" ? Mais encore ?
Né en 1801, Louis-Eugène Larivière est en effet décédé en 1823. Un an avant sa soeur.

Et là, les dates parlent d'elles-mêmes. Agé d'environ vingt ans, un jeune peintre fait le portrait de sa cadette. Le tableau n'a rien de romantique :  Eugénie n'est pas Atala ; il n'a rien de politique : Eugénie n'est pas Juliette. Il est bourgeois, destiné à finir accroché au mur de la salle à manger familiale ou dans le grenier poussièreux d'où un descendant lointain finira par le sortir pour en faire don à un musée.
Mais il est plus que ça : il est familial. Et familial au sens noble du terme. Ici, point d'affirmation de la lignée, de revendication d'héritage mais simplement un grand frère qui fait le portrait de sa petite soeur.

Et, de cette relation frère-soeur, il ne nous reste que cette trace : un portrait presque anonyme.
Du travail du peintre mort précocement et dont on ne sait de quelles oeuvres il aurait pu accoucher, il ne nous reste que ce témoignage d'amour fraternel.

Oublieux des douleurs cervicales, on relève la tête pour replonger dans ces yeux bruns.
Vient alors le temps de la seconde lecture de l'oeuvre. Tous les protagonistes ont disparu, l'histoire nous a été révélée et son sens nous apparaît sans fard : Memento mori.

Le tableau est romantique : Eugénie est Atala.

mardi 15 septembre 2015

Nick Hornby, Funny Girl

Puisqu'on le lit un peu partout, c'est que ça doit être vrai : Nick Hornby est un spécialiste de la pop culture.
Rien d'étonnant donc à le voir s'intéresser avec Funny Girl au monde de la télévision.

Funny Girl se déroule dans le Londres des années 60. La guerre n'est plus qu'un lointain souvenir, la prospérité est là et, si la BBC domine le paysage audio-visuel, l'apparition de chanteurs chevelus aux costumes étriqués sur la scène musicale est le signe que la société a besoin de bouger.
L'héroïne du roman, Barbara Parker, quitte son Blackpool natal pour tenter de percer dans le milieu de la télévision. Au fil de bonnes rencontres, elle intègre le casting d'un tout nouveau feuilleton télévisé et connaît cinq années de succès. A travers Barbara (et Jim), les scénaristes y mettent en scène sur un mode léger et humoristique le quotidien d'un jeune couple d'Anglais moyens et les problèmes très contemporains auxquels ils font face.

A l'image de ce que fit David Lodge avec Un tout petit monde pour le monde universitaire, Nick Hornby brosse le portrait vivant et allègre de cet univers de producteurs, de réalisateurs et d'acteurs. On y croise des personnages truculents ou pathétiques, des acteurs sur le retour, des homosexuels pour qui le monde est en train de changer et quelques opportunistes. Par le prisme d'une fiction télévisée totalement imaginaire à laquelle il mêle des personnalités authentiques, Hornby veut donner à sentir la mutation que la société anglaise a vécu en quelques années, la libération des moeurs ou l'émergence des minorités en étant les premiers marqueurs.

Et, une fois mises à part les références marquées à la culture britannique (mais on pouvait difficilement demander à la traductrice d'intercaler Guy Lux, Jean-Claude Drouot ou Cinq colonnes à la une dans son texte), Funny Girl s'avère une lecture hautement distrayante et fortement recommandée.

Nick Hornby, Funny Girl, Stock, 2015

mardi 8 septembre 2015

Michel Pastoureau, Le Roi tué par un Cochon

Et si un cochon errant avait changé la face de l'histoire de France ?

Telle est l'hypothèse que Michel Pastoureau développe dans son dernier ouvrage en date, Le Roi tué par un cochon, aux éditions du Seuil.

Le roi dont il s'agit a laissé peu de traces dans les livres d'histoire. Fils de Louis VI, Philippe décéda brutalement des suites d'une chute de cheval après que sa monture ait été effrayée par un cochon gyrovague le 13 ocotbre 1131. Couronné à l'âge de 12 ans, il devait succéder à son père et c'est donc à son cadet, Louis, futur Louis VII, que revint la couronne.

Michel Pastoureau nous explique comment Louis VI puis son successeur entreprirent d'effacer cette tache portée au lignage de France : l'héritier du trône mort à cause de l'animal impur par excellence.

Lire un ouvrage de Michel Pastoureau est toujours un plaisir. L'érudition n'y est jamais lassante et l'auteur maîtrise ce talent nécessaire à l'historien : raconter des histoires.

Convoquant nombre de thèmes qui lui sont familiers (histoires des couleurs, des symboles, des animaux entre autres), il expose la place du cochon dans l'imaginaire et le quotidien de la soiété médiévale et retrace les processus par lesquels la France se voue à la Vierge (symbole de pureté) et adopte les symboles mariaux dans ses armoiries (le bleu et le lys) pour restaurer sa fama (le terme latin recouvre à la fois la renommée et la vertu).

L'hypothèse est séduisante mais face au silence des sources, l'auteur lui-même semble parfois s'excuser de sa hardiesse.

A qui a lu Bleu, Noir, Vert, L'Ours ou L'Art héraldique, ce nouvel opus n'apportera que peu de choses. Qu'il s'agisse de l'histoire de la promotion du bleu, de celle de la déchéance de l'ours ou de la naissance de l'héraldique, le lecteur fidèle de Michel Pastoureau aura l'impression de parcourir un condensé de ses thèmes de prédilection.

Le Roi tué par un Cochon est donc un livre à conseiller en premier lieu à tout lecteur souhaitant découvrir l'oeuvre de Pastoureau. Les autres attendront avec impatience Rouge, Blanc ou Jaune qui devraient en toute logique venir prochainement compléter l'arc-en-ciel.

Michel Pastoureau, Le Roi tué par un Cochon, Seuil, "Librairie du XXIème Siècle", 2015

samedi 5 septembre 2015

Stephen Greenblatt, Will le Magnifique

Bien que n'étant particulièrement versé ni en littérature anglaise, ni en théâtre au sens large, Shakespeare et son oeuvre n'ont jamais été très éloignés de mes centres d'intérêts. Sans remonter jusqu'aux adaptations de la BBC que FR3 diffusait voici quelques décennies et dont j'ai de vagues souvenirs, ma première approche du texte s'est faite par le biais des longs-métrages de Kenneth Brannagh : Henry V et Beaucoup de bruit pour rien. Et c'est Looking for Richard, le réjouissant documentaire réalisé par Al Pacino qui m'a poussé à enfin lire les pièces.
Depuis lors, c'est périodiquement que je me plonge dans l'une ou l'autre des oeuvres de Shakespeare.

Rien d'étonnant donc à ce que j'en vienne à lire une biographie du natif de Stratford. L'actualité aidant, ce fut sur celle de Stephen Greenblatt, Will le Magnifique, que je jetai mon dévolu. L'ouvrage est au premier abord très séduisant : couverture crème illustrée d'un portrait de Shakespeare, un titre à l'outrance tempérée par le curriculum vitae de l'auteur : professeur à Harvard et spécialiste de Shakespeare. L'ouvrage étant publié chez Flammarion, on se dit qu'au total, tout cela doit être un bon compromis permettant d'éviter autant l'écueil d' l'aride travail universitaire que celui de la biographie romancée qui finit par en oublier ses sources (Shakespeare in Love...).

Au final, le sentiment du lecteur est mitigé. La lecture est des plus plaisantes et l'on sort de ce volume plus riche de connaissances qu'en y entrant. A la réserve qu'on a un peu l'impression de s'être fait encameloter par un Oliveira da Figueira des plus émérites et que la marchandise, pour n'être pas frelatée, n'en est pas moins exotique.

De fait, venu pour lire une vie de Shakespeare dans le détail et avec toutes les hypothèses et suppositions que l'on se fait sur la vie et l'oeuvre du dramaturge, j'ai surtout appris beaucoup de choses sur l'Angleterre de la fin XVIème début XVII ème siècle : la ville de Londres, la politique anglaise, la société élisabéthaine, la vie artistique de l'époque. Toutes choses fort bien documentées mais éloignées de ce que je pensais être le projet premier du livre. Stephen Greenblatt entreprend de brosser une vie de Shakespeare en mettant en parallèle tel moment (avéré ou non) de sa biographie avec tel passage d'une pièce.

Et ce sont bien là les deux pierres d'achoppement de son travail.

Modestie feinte ou réelle, il commence dès l'introduction par reconnaître le peu de faits avérés de la vie de Shakespeare et annonce d'emblée son choix de faire appel à l'imagination, procédé dont il fera abondamment usage au fil de son travail. Voici donc notre auteur mis en scène de manière hypothétique dans sa famille, dans son théâtre, face à ses choix religieux sans qu'aucun document ne vienne confirmer la véracité de l'hypothèse. Vérisme, oui ; vérité, non. Paradoxalement, Greenblatt ne se fait à aucun moment l'écho des hypothèses selon lesquelles Shakespeare ne serait pas l'auteur des pièces qui portent son nom et n'aurait été que l'homme de paille d'un autre à qui on prête divers visages.

Ma deuxième critique porte sur ces parallèles que Stephen Greenblatt tire entre la vie et l'oeuvre. Force est de reconnaître qu'il maîtrise son Shakespeare sur le bout des doigts et qu'on ne sort pas indemne devant une telle facilité à jongler avec les références. Mais, pour élégant qu'il soit, le procédé donne parfois le sentiment de tourner à vide et de ne se justifier que par cette élégance.

Au total, c'est une biographie bien lisse qui est ici donnée à lire et qui vaut surtout par le portrait plus général qu'elle dresse de l'Angleterre élisabéthaine.

Stephen Greenblatt, Will le Magnifique, Flammarion, 2014.