dimanche 15 octobre 2017

Yves Horau, Tous les secrets de la Licorne

Les beaux livres de fin d'année commencent à envahir les tables de nos librairies et le filon "Hergé - Tintin" n'est pas près de se tarir.

Régulièrement mis à l'honneur, que ce soit par le biais d'expositions ("Tintin et les bateaux" au Musée de la Marine en 2001), de films ou de rééditions plus ou moins pointues (à l'exemple des deux volumes reprenant les strips du Soir), le dyptique Secret de la Licorne - Trésor de Rackham le Rouge est une fois de plus mis en avant.

Yves Horau, Jacques Hiron et Dominique Maricq cosignent aux éditions Gallimard/Moulisart ce très beau volume consacré au fier vaisseau de troisième rang imaginé par Hergé en 1942.

Si l'iconographie et la mise en pages sont particulièrement soignées, l'amateur éclairé d'Hergé restera quelque peu sur sa faim en ce qui regarde les "secrets" promis dans le titre.

Ayant accès aux archives d'Hergé, les auteurs alignent esquisses, croquis, documents de travail, cases publiées en strip dans Le Soir mais écartées de l'album et reproduction en grand format de diverses vignettes. Tout cela nous confirme combien Hergé était un prodigieux metteur en image et combien il pouvait être pointilleux quant aux détails de son dessin. En témoigne l'évolution qu'a connue la physionomie de la Licorne entre la publication en feuilleton et la version couleur en album.
Mais cette méticulosité est prise en défaut en ce qui concerne la narration même et le déroulé de l'aventure. Passés au crible de l'expertise maritime des auteurs, la poursuite puis le combat livré par la Licorne à la galiote de Rackham le Rouge peuvent tout autant être qualifiés de farce que de pantomime. Sont en effet pointées comme inexactes ou aberrantes les décisions prises par le chevalier François de Hadoque d'en appeler au branle-bas de combat pour prendre la fuite, la fuite d'un vaisseau militaire portant quelques centaines d'hommes devant un navire en embarquant dix fois moins ou la reconstitution pour le moins inexacte de la sainte-barbe.

A moins que (et l'esprit de Pierre Bayard nous viendra ici en aide) rien n'ait été laissé au hasard et que ces incohérences n'en soient qu'aux yeux d'un lecteur trop attaché au premier degré de lecture.

En effet, si Rackham le Rouge s'attaque, à l'encontre de tout bon sens, a un navire militaire portant plus d'une cinquantaine de canons, c'est peut-être que ce navire n'est pas si invincible que cela. Si François de Hadoque prend la fuite devant un ennemi apparemment si peu redoutable, c'est soit parce que son navire n'est pas en mesure de combattre soit parce qu'il a une très bonne raison de ne pas révéler sa position dans ces eaux. Les auteurs nous disent bien que la présence de rhum dans la Licorne n'a rien de légal (cf. p.136).
Et si ce trafic de contrebande n'était qu'un à-côté d'une mission bien plus importante ?
Pourquoi ne pas imaginer que François de Hadoque se serait vu confier en grand secret par l'Amirauté (ou par le roi lui-même. Après tout, si l'on se fie aux interprétations de Serge Tisseron, l'ancêtre du capitaine Haddock serait un bâtard du Roi-Soleil) une mission dont le but aurait été de ramener en Europe l'un ou l'autre documents diplomatiques de la plus grande importance et, ladite mission ne requérant pas de compétences militaires, il aurait embarqué avec un équipage restreint limité aux gabiers et marins, se passant de la majeure partie des artilleurs et servants de canons.
Dans cette hypothèse, la rencontre avec Rackham le Rouge n'est plus à interpréter comme une fortune de mer mais comme un traquenard. Opérant pour le compte d'une puissance étrangère, Rackham n'est plus un Frère de la Côte opportuniste mais un mercenaire travaillant pour, qui sait, les Anglais ou les Espagnols et sa présence dans ces eaux peut être le résultat d'une trahison. Quelqu'un, à Saint-Domingue, a vendu la mèche et lancé ce détrousseur des mers aux trousses de la Licorne.

Si donc l'ouvrage est de belle facture et le choix iconographique de premier ordre, les informations délivrées sont loin d'être inédites. Mais son principal mérite est de compiler en un volume ce qui sinon serait à chercher dans les titres de Benoît Peeters, Philippe Goddin, Frédéric Soumois ou dans tel ou tel hors-série.

Tous les Secrets de la Licorne se clôt sur une visite de la Licorne abondamment illustrée des photos d'une maquette du navire. Si tout tintinophile ne pourra que baver d'envie devant un tel objet, on regrettera qu'à aucun moment ne soient indiqués les noms et qualités des auteurs de cette maquette.

Au total, cet album se lit avec plaisir et seul le le prix (35 €) pourra rebuter l'éventuel acheteur compulsif (d'autant plus que sort très prochainement Le Grand Armorial équestre de la Toison d'Or).

On terminera en soulignant que le titre est quelque peu présomptueux puisque nulle part on ne trouve mention de ce qui a dû constituer l'une des sources du travail d'Hergé pour la mise en scène du combat de François de Hadoque contre les pirates lors de l'abordage : ce tableau de Jean-Leon Gerome Ferris (1863 - 1930) intitulé "la capture du pirate Barbe-Noire" :

Yves Horau, Tous les secrets de la Licorne, Gallimard/Editions Moulinsart, 2017.

dimanche 8 octobre 2017

Alan Moore, Jérusalem : bilan des deux premiers tiers

Je viens, en terminant le Livre 2 de Jérusalem,  de passer le deuxième tiers de l'ouvrage. Moore a en effet divisé son texte en trois livres, chacun ayant son propre style de narration.

Alan Moore vu par Dave Sim dans Cerebus. ©Aardvark-Vanaheim
Le premier, intitulé "Les Boroughs", est constitué de nouvelles aux liens plus ou moins lâches.
Le second, "Mansoul", se déroule dans le royaume des morts et suit de manière linéaire le séjour qu'y fit l'un des personnages lorsque, à l'âge de quatre ans, il fut mort pendant une dizaine de minutes.
Si le récit est plus facile à suivre, il n'en reste pas moins que, tout au long de ces quatre cents et plus pages, on est baladé dans des lieux et époques qui n'ont qu'un lien ténu avec le réel et dont les descriptions détaillées sortent tout droit de la tête de l'auteur.

Et on touche là à une des limites du travail d'Alan Moore en tant qu'écrivain. Des témoignages laissés par les dessinateurs de comics ayant travaillé avec lui (cf. celui de Stephen R. Bissette dans Alan Moore, Tisser l'invisible aux Moutons électriques en 2010), il ressort que les scénarios qu'il remet à ses collaborateurs sont des textes touffus et denses dans lesquels il ne laisse aucun détail au hasard. Le dessinateur y trouve minutieusement décrits les lieux, les atmosphères et les émotions des personnages. Là où d'autres scénaristes transmettent un scénario plus ou moins élaboré, une esquisse des pages, en laissant toute latitude au dessinateur pour réaliser le travail de mise en page et de dessin, Moore veut marquer de son empreinte l'ensemble de l'oeuvre. On pourrait presque penser qu'il ne veut garder de ces dessinateurs que leur style graphique.

Il n'est besoin pour s'en persuader que de comparer Watchmen (dessins de Dave Gibbons) et The Killing Joke (dessins de Brian Bolland) : les mises en pages partagent la même complexité mais ne se retrouvent pas dans d'autres travaux des mêmes auteurs (Kingsman : Services secrets pour Gibbons ou Camelot 3000 pour Bolland).

On retrouve donc dans Jérusalem cette tentative d'épuisement par la description d'un lieu au travers tant de sa géographie que de son histoire. Le projet n'est pas nouveau mais me semble ici un peu vain du fait qu'une bonne partie de ce récit se déroule dans cette dimension parallèle du monde des morts où Moore fait appel à la foi du lecteur et où ce qu'il décrit ne peut être vérifié in situ.

Celà est d'autant plus dommage qu'aux alentours de la page 300, Moore nous livre une série de scènes dont le ton et le déroulement tranchent d'avec le reste du livre.
Abandonnant la pure description, il met en scène deux personnages, une matrone et une primo-parturiente. Ayant décrit l'accouchement et le dialogue qui se met en place entre ces deux femmes, il les fait se retrouver dix-huit mois plus tard lorsque la première vient effectuer la toilette mortuaire de la petite fille qu'elle a mise au monde.
On retrouve là un des thèmes qu'Alan Moore affectionne et a déjà illustré ailleurs (notamment dans Promethea ou Lost Girls) : l'éternel pouvoir du Féminin, la Femme comme pilier de la société et dépositrice des mystères premiers (la naissance) et derniers (la mort).
Ces passages sont chargés d'empathie et d'énergie. Ce sont ses convictions qu'il met en lumière et cette sympathie est aussi poignante que la dédicace portée en exergue de From Hell :

"This book is dedicated to Polly Nicholls, Annie Chapman, Liz Stride, Kate Eddowes, and Marie Jeannette Kelly.
You and your demise: of these things alone are we certain.
Goodnight, ladies."

 A bientôt pour la suite.

mardi 26 septembre 2017

Sur la reprise des Aventures de Blake et Mortimer

Avertissement au lecteur :

Au vu de l'actualité, je reposte ici un texte écrit voici quelques années. Toutes mes excuses pour les anachronismes et lacunes éventuelles.
 

Dans le petit monde de la bande dessinée, deux logiques d'éditeurs peuvent se distinguer : une première que l'on qualifiera de franco-belge et une seconde que l'on nommera américaine.

Pour les tenants de la première, on trouve au cœur du processus éditorial la personne de l'auteur : démiurge plus ou moins inspiré créant personnages, univers, décors, le rôle de l'éditeur se limitant à bien vendre les albums du susdit auteur. La logique américaine inverse le rapport de force ; chez Marvel (Spider-Man...) ou DC Comics (Superman, Batman...), les détentrices des deux tiers du marché du comic-book, les scénaristes, dessinateurs, encreurs sont salariés par l'éditeur pour mettre en scène selon des règles précises les aventures de personnages dont les droits sont détenus par la maison d'édition (ou syndicate). C'est le personnage seul qui assure la continuité d'une série, les différents auteurs s'y succédant n'ayant, aux yeux de leurs employeurs, qu'une importance proportionnelle à la manière dont leur prestation fait varier le chiffre des ventes. La bande dessinée américaine est donc avant tout une industrie, un état de fait dont lecteurs et artistes sont les premiers conscients, et qu'il serait ridicule de vouloir changer. Et comme toute industrie, son but premier est le profit.
Ne soyons cependant pas angéliques au point d'imaginer qu'en Europe, le seul souci des éditeurs soit de permettre à tout un chacun d'exprimer à la face d'un monde stupéfait le "message". Ici aussi, le but premier de l'édition est de dégager un excédent financier. Dans le cas présent, cela se traduit par une politique éditoriale frileuse, réticente à tout changement brutal et qui aboutit au plan artistique à la répétition, année après année, des mêmes schémas narratifs, l'innovation ne se faisant qu'au travers des changements de costume des protagonistes.
La reprise des "Aventures de Blake et Mortimer" telle qu'elle est initiée par Dargaud depuis 1997 ressort en totalité de cette logique du comic-book. Dissimulée sous la défroque de l'hommage rendu à la mémoire d'un Glorieux Ancien, il s'agit ni plus, ni moins que d'une simple opération de marketing destinée à vendre des œuvres dont l'intérêt. ne pourra qu'aller décroissant avec le temps.

Application du modèle américain

Edgar-Pierre Jacobs n'ayant pas laissé d'héritiers, les personnages par lui créés et les droits y afférents sont passés sous l'égide de la maison d'édition qu'il avait créée en 1985 : les Editions Blake et Mortimer. Dargaud, s'étant porté acquéreur de celles-ci, a aujourd'hui la propriété pleine et entière de tout l'univers élaboré par Jacobs et sollicite des auteurs, scénaristes et dessinateurs, pour créer des "histoires de Blake et Mortimer". Ceux-ci sont donc des salariés, tenus par un strict cahier des charges de fournir un travail calibré.
Le choix des dessinateurs n'est toutefois pas innocent ; afin de garantir des ventes appréciables et donc amortir le placement, dans l'optique d'une rentabilité optimale, il est fait appel à des artistes chevronnés, dont on sait qu'ils fourniront d'emblée un travail remarquable. Le risque de voir un dessinateur inexpérimenté ou à la technique peu aguerrie faire capoter une campagne si bien agencée est donc écarté. Mais à aucun moment de l'élaboration, ceux-ci n'ont les mains libres. Ils sont en effet tenus de respecter un style graphique, une palette de couleurs qualifiés de "jacobsien".
L'aboutissement de ce processus est donc la réalisation d'un produit, immédiatement identifiable par le consommateur comme étant "du" "Blake et Mortimer", dépourvu à dessein de tout élément nouveau, c'est-à-dire perturbateur. La volonté de tuer l'esprit créatif est patente, l'activité de l'auteur étant ramenée au niveau de celle d'un simple manœuvre, remplaçable à volonté et accomplissant une tâche rigoureusement définie. Cette politique peut être considérée comme un succès puisque le premier réflexe du lecteur lorsqu'il ouvre l'un des deux albums parus à ce jour est de les comparer à ceux d'Edgar-Pierre Jacobs, jugeant leur qualité d'après leur fidélité d'avec l'œuvre originale. Profitons de l'occasion pour noter que l'étonnement de certains devant la présence de personnages féminins dans ces albums, au prétexte que jamais Jacobs ne fit cela, est on ne peut plus ridicule pour la simple raison que ce n'est pas Edgar-Pierre Jacobs qui les a réalisés.

Incompréhension de l'œuvre de Jacobs

Le paradoxe est que les albums réalisés selon une recette prétendument jacobsienne prouvent que toute l'entreprise initiée repose sur une incompréhension de ce que furent Edgar-Pierre Jacobs et ses travaux.
Ces reprises se présentent sous la forme d'hommages à une grande série et reprennent donc des situations, des idées qu'on ne trouverait pas ailleurs que dans ce cycle d'albums et qui toutes constitueraient le cadre habituel, voire obligatoire des "Aventures de Blake et Mortimer". Ne nous méprenons pas, il est évident que l'on trouve dans ces histoires des thèmes récurrents, les souterrains pour ne citer qu'un exemple. Ce contre quoi je me dresse ici est la volonté de ramener le cycle entier à leur savant assemblage. Parmi ces thèmes qui s'apparentent par certains côtés d'avec des idées reçues, les plus évidents semblent être : Londres, le smog, les années cinquante ou, d'une façon générale, tous les indices d'une atmosphère délicieusement " british " qui sourdrait à pleins torrents de ces albums. En bon critique, allons aux sources et, album par album, partons en quête de cette Angleterre des années cinquante :
 Le Secret de l'Espadon paru en 1946-1949 se déroule en Iran, au Pakistan (Karachi), dans le Détroit d'Ormuz et au Tibet (Lhassa),
Le Mystère de la grande Pyramide (1950-1952) : Le Caire et ses environs,
La Marque jaune (1953) : Londres,
L'Enigme de l'Atlantide (1955-1956) : l'île de Sao Miguel dans l'archipel des Açores,
SOS Météores (1958-1959) : Paris, Jouy-en-Josas, Toussus-le-Noble,
Le Piège diabolique (1960-1961) : La Roche-Guyon à l'ère jurassique et aux XIV°, XX° et LI° siècles,
L'Affaire du Collier (1965-1966) : Paris intra-muros,
Les trois Formules du Professeur Sato (1970-1971) : Kyoto, Tokyo, la baie de Sagami.

Cette énumération pourrait se passer de commentaire mais nous nous devons ici d'être des plus explicites. L'idée selon laquelle "Blake et Mortimer" est une série chronologiquement bloquée dans les années cinquante londoniennes procède d'une lecture tronquée de la saga. Les albums réalisés par Jacobs sont toujours contemporains du moment de leur publication : une histoire se déroule en 1953 parce qu'elle est parue en 1953, en 1971 parce qu'elle est parue en 1971. A l'instar de Tintin ou de Buck Danny, ils traversent les années sans que le temps n'ait prise sur eux. Ils ne sont pas comme Alix ou Lucky Luke dont les aventures, qu'elles soient rédigées en 1950 ou en 1990, se déroulent toujours au sein du même non-lieu temporel : l'Antiquité romaine ou durant la Conquête de l'Ouest.

La base de ce malentendu est à chercher dans la nostalgie que certains éprouvent à l'endroit des lectures de leur enfance et plus particulièrement de celle de La Marque jaune, seul album à prendre effectivement place dans le Londres des années cinquante. L'impact de cette histoire fut si fort sur les jeunes lecteurs de "Tintin" lors de sa parution qu'elle fut dès lors considérée comme le chef d'œuvre d'Edgar-Pierre Jacobs. Yves Sente, scénariste de La Machination Voronov, bien que né en 1964, reconnaît volontiers que La Marque jaune constitue pour lui le "Blake et Mortimer" classique. De là à considérer qu'elle recèle tous les ingrédients du mythe, il n'y a qu'un pas à franchir.

Ce pas ayant été franchi, l'étape ultime est un procès en icônisation. Considérant qu'un album contient tous les "trucs" qui ont assuré sa notoriété à l'œuvre, on résume cette œuvre à cet unique album, hypothéquant dès lors toute possibilité d'élaboration de matériel nouveau. De même que dans le monde orthodoxe les icônes sont toujours créées sur des modèles élaborés voici plusieurs siècles, c'est la répétition ad nauseam de schémas identiques, tant narratifs que graphiques, qui est demandée aux auteurs de "Blake et Mortimer" aujourd'hui. Dans l'art de l'icône, on considère que le modèle premier émane directement de Dieu ; vouloir le modifier reviendrait donc à corriger l'œuvre du Tout-Puissant, acte blasphématoire par essence puisque niant la qualité première de Dieu : la perfection. Incidemment, Dargaud initie par ce biais ce qu'on ne peut qualifier que de procès en canonisation sur la personne d'Edgar-Pierre Jacobs.


Où l'on nous démontre qu' EPJ n'était qu'un tâcheron

La logique même de la reprise est de plus insultante pour le travail de Jacobs car elle revient à affirmer que le premier venu peut faire autant, sinon mieux.

Lorsqu'est sortie L'Affaire Francis Blake, la quatrième de couverture de l'album annonçait la sortie d'un deuxième tome, L'étrange Rendez-vous. Trois ans plus tard, les étals des libraires accueillent La Machination Voronov, réalisée par Yves Sente (directeur éditorial des Editions du Lombard) et André Juillard en lieu et place de Jean Van Hamme et Ted Benoit. La raison de ce changement d'équipe artistique est l'impossibilité dans laquelle est Ted Benoit de respecter le cahier des charges et de rendre sa copie dans les délais impartis. Dargaud, voulant capitaliser sur le succès commercial du premier album et renforcer sa présence sur ce créneau porteur, embauche donc d'autres exécutants afin de répondre à la demande. La manière dont ont été retenus ces artistes confirme tout ce que cette politique a de mercantile. André Juillard avoue sans honte (comment lui en vouloir, c'est son métier que de dessiner) n'avoir accepté que pour l'argent. Quant au scénariste, il livre ici son tout premier travail. En acceptant de publier une histoire scénarisée par un novice et en criant haut et fort que celle-ci vaut largement le travail d'Edgar-Pierre Jacobs, Dargaud reconnaît implicitement que le tout-venant peut faire aussi bien que Jacobs, que le travail de celui-ci n'a donc rien de personnel et jette le discrédit sur le fondement même de sa pratique : rendre hommage à une œuvre originale de la bande dessinée. Je ne porte ici aucune attaque personnelle contre Yves Sente. Le fait qu'il soit directeur éditorial et qu'il n'ait aucune expérience de l'écriture ne préjuge en rien de ses qualités de scénariste. Baryton d'opéra jusqu'en 1943 et cadre chez Philips, EP Jacobs et Jean Van Hamme sont là pour prouver que le talent n'a rien à voir avec les diplômes.

Jacobs : un auteur novateur

Tout cela est d'autant plus paradoxal qu'en son temps, Jacobs était un auteur des plus originaux. Il a élaboré seul les huit aventures de Blake et Mortimer, bâtissant cet univers à partir de sa culture, de ses passions, menant lui-même ses travaux de documentation. La lecture de ses albums dégage aujourd'hui un charme quelque peu suranné, le lecteur contemporain étant même souvent rebuté par la longueur des textes mais, si l'on feuillette le journal Tintin des années cinquante-soixante, on constate que les thèmes abordés par Jacobs, ses atmosphères tranchent d'importance d'avec nombre des autres séries publiées. Une série comme "Michel Vaillant" avait, dès les années cinquante, trouvé ses marques et n'allait plus en bouger jusqu'à nos jours. Les aventures de Dan Cooper, la composante science-fiction du journal et donc la bande à la pointe du progrès astronautique de l'époque, s'avèrent à la relecture bien plates car des intrigues qui prennent comme prétexte les vaisseaux Apollo et Soyouz ne peuvent receler beaucoup d'intérêt vingt ans après que ceux-ci soient allés rejoindre l'Oiseau de Clément Ader au musée des antiquités aériennes. Mettre une capsule Apollo au cœur de son intrigue, c'est " moderne " en 1965 mais dépassé en 2000. A l'inverse, les éléments science-fictionnels que l'on trouve çà et là au gré des albums de "Blake et Mortimer", pour n'avoir pas été ainsi explicitement datés, n'en ont que mieux vieilli.

Parmi les caractéristiques de Jacobs, la moindre n'est certainement pas l'égale maîtrise avec laquelle il faisait usage de thèmes pourtant bien différents. Quel autre auteur peut en effet se vanter d'avoir ainsi écrit de la science-fiction, du fantastique et du policier ? Pour le dire simplement, Edgar-Pierre Jacobs ne respectait pas de modèle narratif déterminé et n'appliquait aucune recette pour réaliser ses albums, le charme que l'on trouve aux "Aventures de Blake et Mortimer" n'est donc pas réductible à un quelconque protocole scénaristique.

Deux albums en porte-à-faux


Non contents de n'être qu'une opération commerciale dénuée de tout intérêt artistique, ces albums ne s'intègrent qu'avec difficulté dans le cycle même de "Blake et Mortimer". La volonté affichée est de réaliser une série de pastiches intégrés dans l'univers élaboré par Jacobs au fil de vingt-cinq années de création artistique. Mais le choix illogique qui a été fait de placer ces histoires dans les années cinquante rend les albums de Jacobs incompréhensibles. Tout univers fictionnel a ses règles internes ; si cet univers est présenté comme étant le nôtre, les règles applicables sont les mêmes, l'œuf ne pond pas de poules. Un contrat tacite est donc passé entre l'auteur et le
lecteur ; si je veux raconter l'histoire d'un œuf qui pond des poules, je dois au préalable avertir mon lecteur que mon récit ne se déroule pas sur la Terre du XX° siècle telle qu'il la connaît. Les "Aventures de Blake et Mortimer" se déroulent bien sur notre Terre et dans un contexte politique, social, historique qui nous est familier. Alors, peut-on imaginer, dans la société actuelle, qu'un militaire de haut rang soit nommé à la tête des services secrets après avoir été soupçonné d'espionnage ? Car même si, en définitive, Blake a été innocenté, il n'en reste pas moins qu'à un moment, il n'a pas été au-dessus de tout soupçon et que certains de ses collègues n'auraient pas été plus étonnés que cela de le voir condamné au bagne pour espionnage. Or, dans SOS Météores qui, chronologiquement, se déroule après L'Affaire Francis Blake, Blake est le chef de ces services secrets. D'autre part, puisque les albums de "Blake et Mortimer" des années soixante soixante-dix ne font nulle mention des conséquences dramatiques d'une guerre bactériologique, c'est que celle-ci n'a pas eu lieu. La lecture de La Machination Voronov, dont le ressort est de savoir si oui ou non un tel conflit éclatera est donc inutile.
 
Cette pratique constitue de plus une trahison à l'égard même de Jacobs. Sous-jacente réside cette idée que tout n'a pas été dit, qu'il a oublié de nous raconter des histoires ou n'a pas jugé bon de le faire. Dessiner "Blake et Mortimer" aujourd'hui selon la logique appliquée revient donc à pointer les supposées lacunes de l'œuvre originelle.


Où l'affliction du critique ne connaît plus de bornes devant le sort réservé aux artistes eux-mêmes

Dessinateurs et scénaristes ne sont considérés qu'à proportion du pastiche fourni ; plus ils seront fidèles au canon édicté, plus ils seront encensés. Nous dépassons ici le cadre du débat qui oppose les auteurs populaires, ceux qui collent au goût du public et font ricaner la critique intellectuelle (des séries comme Ric Hochet ou Largo Winch) aux novateurs lus par un public plus restreint mais loués par cette même critique (Andreas pour n'en citer qu'un). Car Tibet et Andreas ont un point commun : ce sont des auteurs qui dessinent selon leur style personnel, n'essayant pas de copier qui que ce soit, ne racontant pas les histoires qu'on leur commande mais dirigeant leur carrière à leur guise. Les épigones autoproclamés de Jacobs sont quant à eux au sous-sol de la création ; ils n'ont même plus à faire l'effort d'amener du neuf, de surprendre le lecteur, allant parfois jusqu'à fournir une prestation ahurissante de langueur lorsqu'on la compare à leurs travaux habituels (lire Le Cahier bleu d'André Juillard pour réaliser combien la prestation de celui-ci sur Voronov est décevante).

La reprise d'une série après la mort de son créateur est chose courante en bande dessinée mais l'on n'avait jamais vu un dessinateur faire ainsi le deuil de son talent pour un paquet de billets. Bien au contraire, que ce soit pour Spirou et Fantasio, Buck Danny, Blueberry ou Chlorophylle, les auteurs de deuxième génération ont adapté ces personnages à leur propre style, apportant par-là un regard autre sur ces héros. Imaginons ce que seraient aujourd'hui Spirou et Fantasio si Franquin s'était astreint pendant trente ans à ne pas changer de style graphique, à ne pas évoluer. Nous avons dit plus haut que, dans le monde du comic-book, les auteurs se succédaient également sur une série. Et s'il est vrai que ce phénomène de clonage existe, il ne concerne que les auteurs débutants. Cela permet aux éditeurs de proposer aux lecteurs un travail proche de celui que fournit un auteur reconnu, d'assurer des ventes importantes tout en faisant une économie sur la rémunération versée au dessinateur. Le dessinateur novice trouve là l'opportunité de faire ses classes, d'apprendre le métier, cela n'hypothéquant en rien ses productions futures. Mais il ne viendrait jamais à l'esprit d'un éditeur de demander à un artiste connu de copier le travail d'un classique. On ne peut donc qu'être atterré devant ce choix fait par Dargaud d'engager des auteurs de qualité et de leur passer commande de copies.

La reprise des "Aventures de Blake et Mortimer" est donc une entreprise mercantile, artistiquement frileuse et humainement nauséabonde. Si les responsables de chez Dargaud avaient réellement voulu faire œuvre courageuse tout en rendant hommage à Jacobs, ils auraient laissé carte blanche à leurs auteurs, ceux-ci étant libres d'utiliser à leur guise les personnages d'Edgar-Pierre Jacobs. Pour avoir une idée de la qualité de tels albums, il suffit de parcourir les petits volumes de la collection "Le dernier chapitre" chez Dargaud. Ecrits par Didier Convard et illustrés par André Juillard, ils mettent en scène des héros de bande dessinée avec quelques vingt ou trente ans de plus : Johan et Pirlouit, les Pieds Nickelés, Barbe-Rouge et Blake et Mortimer. Contrairement à ce qu'il a fait pour La Machination Voronov, Juillard a ici gardé son propre style et bien que celui-ci n'ait rien à voir avec ceux de Peyo, Forton, Hubinon ou Jacobs, les personnages mis en scène n'en sont pas moins crédibles pour autant. Juillard ne copie personne, il interprète ces héros à sa manière. En 1983 (A suivre) édita un numéro spécial en hommage à Hergé constitué, entre autres, de planches dessinées par différents auteurs et, paradoxalement, les prestations de gens dont le graphisme était proche de celui d'Hergé ressemblent à de mauvaises parodies, comme s'ils n'avaient pas compris les personnages. A l'inverse, les travaux les plus satisfaisants, au plan de cette compréhension, sont ceux de François Bourgeon et Enki Bilal, deux hommes n'ayant pourtant rien de commun avec la ligne claire.

La politique appliquée par Dargaud dénie à la bande dessinée la qualité d'art et la rabaisse au rang de délassement passager, vide de sens, inapte à transmettre une quelconque idée, n'ayant comme seule fonction que de remplir les temps morts de l'existence.

Pour reprendre les termes d'un débat qui fit florès au Moyen Age, nous dirons que le fait d'être pour ou contre la reprise de "Blake et Mortimer" sous la forme actuellement à l'honneur s'apparente à une querelle des universaux réactualisée. Au XIII° siècle, le fond du problème était de savoir si les mots avaient une réalité par eux-mêmes, en dehors de tout contexte tangible, les tenants de cette thèse étant les réalistes, ou si, tout au contraire, ils n'avaient d'existence que relativement aux objets, choses qu'ils désignaient, opinion défendue par les nominalistes.
Etre pour la reprise des "Aventures de Blake et Mortimer", c'est considérer que les protagonistes de ces aventures existent de manière absolue, totale dès avant même qu'Edgar-Pierre Jacobs n'ait pensé à les dessiner, au sein d'un réservoir intellectuel où il n'y aurait qu'à puiser, c'est être réaliste.
Etre contre, c'est considérer que ces personnages n'ont pas d'existence indépendamment de la volonté de leur créateur, que par conséquent leurs aventures ne résultent aucunement de la mise en œuvre d'une recette mais de la personnalité d'un auteur particulier, c'est être nominaliste.

"Blake et Mortimer" ainsi que les vignettes illustrant ce texte sont © Dargaud.

lundi 25 septembre 2017

Andreas, Dérives 2


J'ai découvert Andreas il y a un peu plus de vingt ans par le hasard des emprunts à la bibliothèque municipale de mon coin de Bretagne.
Je le connaissais déjà sans le connaître pour avoir lu quelques planches du Cimetière de Cathédrales dans un numéro du journal Tintin. Quatre planches bien insuffisantes pour accrocher à son univers.
Tout commença donc avec Descente, le sixième album de Rork. J'arrivai in media res, totalement dépourvu de toutes informations sur le personnage principal, l'intrigue, l'univers voire même le genre du récit et j'en suis ressorti mordu.
Le style graphique froid et anguleux allié à une réelle maîtrise de la mise en couleur (du Cimetière de Cathédrales à Retour, chacun des albums de Rork est orienté autour d'une couleur dominante), mis au service de scénarios irrésumables et complexes, tout était réuni pour donner envie de s'intéresser de plus près à son travail.

Vint donc le temps de la complétude qui vit s'aligner sur mes étagères beaux albums reliés neufs, beaux albums reliés d'occasion, albums reliés d'occasion moins beaux (La Montre aux sept Rubis ou A l'aube de la liberté), fascicules plus ou moins fatigués (Super Tintin Cosmos pour Rork : les Oubliés ; Je Bouquine) et fanzines dont seul Internet avait gardé la trace (Viper). J'ai pensé un moment passer au stade des planches originales mais on attendra que les enfants aient grandi pour récupérer les chambres et lancer le projet de Musée Andreas.

Au total, beaucoup de belles découvertes, de vrais moments d'émerveillement (la planche du Retour de Cromwell Stone "au miroir brisé" est un pur chef d'oeuvre) et quelques rares déceptions (pourquoi donc avoir dessiné Donjon Monsters en adoptant un style "à la Trondheim" alors que le délice de la chose eût été de faire un Donjon "à la Andreas" ?)

Dernier en date d'une production dont le volume et la régularité laissent pantois, Dérives 2 vient s'ajouter à la longue liste de ses travaux (pas moins de 64 albums publiés depuis plus de trente ans).
Tout comme avec Dérives, il s'agit d'histoires courtes qu'Andreas, à partir de scénarios signés de noms connus ou pas (Mazan, Dieter, Cornette, Hyuna, Raven et Cochet) met en images (à l'exception de la dernière où il opère seul) en usant d'un graphisme différent pour chaque récit.

Alors, non, même s'il s'agit de récits courts, Dérives n'est pas une porte d'entrée idéale pour qui voudrait découvrir l'oeuvre d'Andreas. On lui préfèrera Coutoo ou Raffington Event.

Hermétiques, pour ne pas dire obscures, ces histoires sont dans la lignée du dyptique Cyrrus - Mil ou du Triangle rouge. La première lecture semble mener à une chute compréhensible et le final s'avère déroutant ("Milk") ou inattendu ("Maidstone"). C'est d'ailleurs là que réside le charme de ses albums ; le lecteur n'a d'autre choix pour saisir le sens de l'histoire que d'y revenir encore et encore.

Andreas, Dérives volume 2, Delcourt, 2017

mardi 19 septembre 2017

Alan Moore, Jérusalem : on passe la page 300

Premier faux-pas.
J'avais dit que je ferai un bilan toutes les cent pages mais je me suis laissé prendre par le rythme intense de la vie moderne et me voilà rendu à la page 300.

Une jolie image pour me faire pardonner.

L'auteur en jeune homme.

La structure du texte se confirme. Jérusalem n'est pas un roman fleuve constitué de multiples intrigues entrecroisées mais une suite de nouvelles subtilement reliées par des personnages (la famille Vernall, un moine de retour de Terre sainte), des situations racontées sous différents points de vue et, avant tout, les lieux. mêmes où prennent place les événements : Londres et Northampton.

Les personnages et les situations se mettent en place et tout cela doit bien tendre vers un climax quelconque.

L'exploration se poursuit.

jeudi 14 septembre 2017

Maurizio Bettini, Contre les racines

Je prends quelques instants pour dire tout le bien que je pense de l'essai de Maurizio Bettini, Contre les racines, paru chez "Champs Flammarion" ce mois-ci.

A l'heure où les déclinistes de tout poil inondent les médias de leurs jérémiades sur la cruauté du temps qui passe et qui nous éloigne chaque jour inéluctablement de l'âge d'or et du bon vieux temps, il est des plus revigorants de suivre Maurizio Bettini alors qu'il démontre l'inanité de cette nostalgie.

Là où nombre de politiques (français mais aussi italiens ou allemends) s'égarent en exaltant les traditions, l'identité, la fierté d'un passé commun, Bettini pointe le revers de ce discours : le repli sur soi, l'exclusion de l'autre, la frilosité de la pensée.

Sans aigreur et avec beaucoup d'allant, il substitue à ces images "verticales" (nos "racines", nous "descendons" de nos ancêtres) une image "horizontale" mieux à même, selon lui, d'illustrer la manière dont se construisent et un peuple et son histoire : celle du fleuve qui se nourrit de tous ses affluents.

Lisez ce livre, s'il vous plaît.

Maurizio Bettini, Contre les racines, Flammarion, 2017

lundi 11 septembre 2017

Alan Moore, Jérusalem : les 100 premières pages

Evénement médiatique de cette rentrée littéraire, Jérusalem d'Alan Moore signe le retour en littérature du barde de Northampton. Dix ans après La Voix du Feu, cet opus de plus de 1200 pages s'ajoute à la déjà longue bibliographie d'un auteur protéiforme.
Plutôt que de lire l'oeuvre d'un bloc et d'en faire ensuite la recension, je vais, toutes les cent pages, faire une manière de bilan

Au bout de cent pages, que peut-on en dire ?

Tout d'abord que le volume est des plus impressionnants : plus de 1200 pages de petits caractères serrés.
L'appréhension est présente. Cette lecture sera-t-elle un pensum ? Ou, une fois rendu au terme, se dira-t-on "oui, et alors ?", saluant la performance d'écriture mais ayant eu peine à s'immerger dans le texte ?

Le lecteur qui s'arrêtera à la première centaine de pages aura le sentiment d'avoir lu quelques sympathiques nouvelles plutôt bien menées. Si les liens entre elles sont ténus, ils n'en sont pas moins là mais ne suffisent pas à faire de l'ensemble un tout cohérent. Chaque récit peut se suffire à lui-même et cette structure permet de ne pas être noyé dans le récit. Là où on pouvait craindre de devoir tenir son (lourd) volume d'une main tout en prenant des notes de l'autre afin de ne pas perdre le fil du récit, on en vient à s'installer avec gratitude dans le confort d'une lecture qui s'annonce longue mais pas déplaisante.

Les descriptions de la ville sont nombreuses et détaillées : le projet d'Alan Moore étant de considérer Northampton (sa propre ville) comme un concentré de l'histoire de l'humanité, il s'attache à nous y balader sans nous faire grâce du moindre carrefour.

Jérusalem serait donc un roman de voyage ?

A suivre (...)

Alan Moore, Jérusalem, Inculte, 2017

mardi 14 mars 2017

William Blanc, Le Roi Arthur. Un mythe contemporain

La jalousie ! L'envie ! L'aigreur face à la réussite (insolente évidemment) de l'autre !
Voilà tout ce que j'ai ressenti en lisant le Roi Arthur. Un mythe contemporain de William Blanc.

Eh quoi ! Moi aussi j'ai des antécédents universitaires en culture pop'. C'est pas pour autant que je colonise les étals des libraires avec ma prose !

Bref ! C'était il y a bien longtemps. L'UBO ne s'appelait déjà pas encore l'Université du Ponant et la famille Kermarec régnait en maître sur le marché brestois du livre.

Bref !

Là où d'autres se sont interrogés sur l'historicité du personnage (lire à cet égard Arthur d'Alban Gautier), William Blanc revient sur les traces qu'Arthur et son mythe ont laissées dans l'histoire et la culture européenne depuis l'époque moderne. Traversant quelques siècles et un océan, il montre comment le mythe arthurien a été, au fil des époques et des régimes politiques, récupéré, interprété, mis au service d'une idéologie ou d'une vision du monde.
En effet, tant dans les Iles britanniques qu'aux Etats-Unis, Camelot, la Table Ronde et ses chevaliers  n'ont pas tardé à diffuser leur image dans toutes les strates de la société.
L'originalité de cet essai est de se focaliser sur la culture populaire qui, au travers de ses productions (les romans de T. H. White ou Marion Zimmer Bradley ; les films de John Boorman ou George Romero ; les bandes dessinées de Hal Foster ou John Boorman...), s'inspire de cet imaginaire.

Loin d'être un catalogue exhaustif (et je ne résiste pas à l'envie de citer la série télévisée M. Merlin dont William Blanc ne dit mot), ce Roi Arthur est avant tout une oeuvre d'historien. L'auteur cite ses sources (Ah ! Ces abondantes notes de bas de page... On en mangerait autant que Samson abattit de Philistins...), les met en perspective, dégage des thématiques fortes et, par la maîtrise qu'il a de son sujet, donne envie à son  lecteur de se replonger dans les textes de Geoffroi de Monmouth ou Chrétien de Troyes.

William Blanc, Le Roi Arthur. Un mythe contemporain, Libertalia, 2016.

dimanche 12 mars 2017

Hervé Le Tellier, Demande au muet

Un livre à lire les yeux fermés.


Hervé Le Tellier, Demande au muet, NOUS, 2015

NB : cher Hervé Le Tellier, je me suis fait violence pour être concis. Ecrire plus long eut été injurier la virtuosité dont l'orfèvre de l'écriture que vous êtes ne cesse de donner la preuve au fil d'une oeuvre dont le maître mot-demeure "Surprise !"

mardi 29 septembre 2015

Douglas Coupland, La Pire. Personne. Au monde.

Le titre est sans appel et les trois points qui le ponctuent récusent toute idée de rédemption : Raymond Gunt est vraiment la pire personne au monde.

Mais, s'il l'était vraiment, que serait le nouveau roman de Douglas Coupland ?
Un catalogue de perversions sadiennes ?
Un recueil de unes du Nouveau Détective ?
Serait-il accompagné d'un CD de muzak ?

Heureusement pour notre santé mentale, La Pire. Personne. Au monde. n'est pas ce portrait d'un monstre auquel on pourrait s'attendre.

Sur un mode burlesque, il s'agit avant tout d'une odyssée.
Raymond Gunt, le narrateur, est engagé comme caméraman sur le tournage d'une émission de télé-réalité aux îles Kiribati. Et, de Londres aux antipodes, la route n'est faite que de détours et de rencontres.

Si Génération X avait fait de Douglas Coupland, le héraut de cette génération déboussolée des années 90, La Pire. Personne. Au monde. relève plus de la farce ou de la pièce de boulevard que de la satire sociale.

Les masques y tombent comme chez Marivaux ; les portes claquent comme chez Feydeau et le duo Auguste - clown blanc formé par Raymond et son assistant personnel, Neal, fonctionne à plein.

Douglas Coupland, La Pire. Personne. Au monde., Diable Vauvert, 2015.

samedi 26 septembre 2015

Louis-Eugène Larivière, Eugénie-Paméla Larivière

Une fois n'étant pas coutume, je vous parlerai aujourd'hui d'un tableau.
Exposé au Musée du Louvre, il ne fait pas partie de ses incontournables ce qui vous garantit de pouvoir en profiter loin de la foule.

Pour le trouver, il faut monter des escaliers, marcher le long des couloirs, traverser des sections de sculptures, de peinture, d'art décoratif et lever la tête.
En effet, exposé en hauteur, son accrochage n'est pas des plus heureux. Mêlé à d'autres toiles de la même période, le début du XIXème siècle, il n'a au premier abord rien de particulièrement attirant : un portrait de jeune fille comme on en voit depuis le XVème siècle. Coupé à mi-corps, le buste vu de trois-quart face, le modèle est vêtu de blanc et nous fixe. Un rapide regard sur le cartouche semble confirmer le peu d'importance de l'oeuvre : "Louis-Eugène Larivière, Eugénie-Paméla Larivière, soeur de l'artiste."

Le couloir étant désert et cette aile du musée particulièrement calme, le visiteur est enclin à se poser plus de temps que nécessaire devant les toiles. On se met alors à regarder cette jeune fille, à lui rendre ce regard qu'elle nous adresse. Un regard curieux, vif, un peu inquiet mais cependant sûr de lui. Un regard en tous les cas bien loin de celui compassé, tranquille voire moqueur de la Joconde présente un étage plus bas. On s'approche alors de l'oeuvre. Notre regard descend du visage au vêtement : une robe de mousseline blanche proche de celle que David fait porter à Juliette Récamier dans une autre pose fameuse. La légèreté du tissu ainsi que la simplicité de la robe renforcent cette impression générale de fragilité et de virginité. Une impression qui s'avère trompeuse puisque la jeune fille est enveloppée dans un lourd tissu noir bordé d'un galon doré. Semblant avoir glissé de l'épaule droite, cette pièce d'étoffe apporte au tableau un ancrage et une chaleur qui viennent contrebalancer, infirmer et au final nier toute idée de fragilité.

Le fond est neutre et rien ne vient détourner notre attention du sujet. Cela fait d'ailleurs quelques minutes que nous sommes devant cette pièce et nous commençons à nous rendre compte que nous n'en avons pas encore fait le tour. Ce tableau au premier abord si anodin recèle bien des profondeurs.

Intrigué, on en revient au cartouche : "Louis-Eugène Larivière, Eugénie-Paméla Larivière, soeur de l'artiste."
Quelques lignes succinctes apportent plus d'informations :
"Deux inscriptions en haut du tableau identifient le modèle comme la jeune soeur du peintre (1804 ? - 1824). La douceur de l'expression et la délicatesse du modelé évoquent l'art d'un Prud'hon. Mort prématurément, l'artiste ne pourra donner la pleine mesure de son précoce talent."

"Mort prématurément" ? Mais encore ?
Né en 1801, Louis-Eugène Larivière est en effet décédé en 1823. Un an avant sa soeur.

Et là, les dates parlent d'elles-mêmes. Agé d'environ vingt ans, un jeune peintre fait le portrait de sa cadette. Le tableau n'a rien de romantique :  Eugénie n'est pas Atala ; il n'a rien de politique : Eugénie n'est pas Juliette. Il est bourgeois, destiné à finir accroché au mur de la salle à manger familiale ou dans le grenier poussièreux d'où un descendant lointain finira par le sortir pour en faire don à un musée.
Mais il est plus que ça : il est familial. Et familial au sens noble du terme. Ici, point d'affirmation de la lignée, de revendication d'héritage mais simplement un grand frère qui fait le portrait de sa petite soeur.

Et, de cette relation frère-soeur, il ne nous reste que cette trace : un portrait presque anonyme.
Du travail du peintre mort précocement et dont on ne sait de quelles oeuvres il aurait pu accoucher, il ne nous reste que ce témoignage d'amour fraternel.

Oublieux des douleurs cervicales, on relève la tête pour replonger dans ces yeux bruns.
Vient alors le temps de la seconde lecture de l'oeuvre. Tous les protagonistes ont disparu, l'histoire nous a été révélée et son sens nous apparaît sans fard : Memento mori.

Le tableau est romantique : Eugénie est Atala.

mardi 15 septembre 2015

Nick Hornby, Funny Girl

Puisqu'on le lit un peu partout, c'est que ça doit être vrai : Nick Hornby est un spécialiste de la pop culture.
Rien d'étonnant donc à le voir s'intéresser avec Funny Girl au monde de la télévision.

Funny Girl se déroule dans le Londres des années 60. La guerre n'est plus qu'un lointain souvenir, la prospérité est là et, si la BBC domine le paysage audio-visuel, l'apparition de chanteurs chevelus aux costumes étriqués sur la scène musicale est le signe que la société a besoin de bouger.
L'héroïne du roman, Barbara Parker, quitte son Blackpool natal pour tenter de percer dans le milieu de la télévision. Au fil de bonnes rencontres, elle intègre le casting d'un tout nouveau feuilleton télévisé et connaît cinq années de succès. A travers Barbara (et Jim), les scénaristes y mettent en scène sur un mode léger et humoristique le quotidien d'un jeune couple d'Anglais moyens et les problèmes très contemporains auxquels ils font face.

A l'image de ce que fit David Lodge avec Un tout petit monde pour le monde universitaire, Nick Hornby brosse le portrait vivant et allègre de cet univers de producteurs, de réalisateurs et d'acteurs. On y croise des personnages truculents ou pathétiques, des acteurs sur le retour, des homosexuels pour qui le monde est en train de changer et quelques opportunistes. Par le prisme d'une fiction télévisée totalement imaginaire à laquelle il mêle des personnalités authentiques, Hornby veut donner à sentir la mutation que la société anglaise a vécu en quelques années, la libération des moeurs ou l'émergence des minorités en étant les premiers marqueurs.

Et, une fois mises à part les références marquées à la culture britannique (mais on pouvait difficilement demander à la traductrice d'intercaler Guy Lux, Jean-Claude Drouot ou Cinq colonnes à la une dans son texte), Funny Girl s'avère une lecture hautement distrayante et fortement recommandée.

Nick Hornby, Funny Girl, Stock, 2015

mardi 8 septembre 2015

Michel Pastoureau, Le Roi tué par un Cochon

Et si un cochon errant avait changé la face de l'histoire de France ?

Telle est l'hypothèse que Michel Pastoureau développe dans son dernier ouvrage en date, Le Roi tué par un cochon, aux éditions du Seuil.

Le roi dont il s'agit a laissé peu de traces dans les livres d'histoire. Fils de Louis VI, Philippe décéda brutalement des suites d'une chute de cheval après que sa monture ait été effrayée par un cochon gyrovague le 13 ocotbre 1131. Couronné à l'âge de 12 ans, il devait succéder à son père et c'est donc à son cadet, Louis, futur Louis VII, que revint la couronne.

Michel Pastoureau nous explique comment Louis VI puis son successeur entreprirent d'effacer cette tache portée au lignage de France : l'héritier du trône mort à cause de l'animal impur par excellence.

Lire un ouvrage de Michel Pastoureau est toujours un plaisir. L'érudition n'y est jamais lassante et l'auteur maîtrise ce talent nécessaire à l'historien : raconter des histoires.

Convoquant nombre de thèmes qui lui sont familiers (histoires des couleurs, des symboles, des animaux entre autres), il expose la place du cochon dans l'imaginaire et le quotidien de la soiété médiévale et retrace les processus par lesquels la France se voue à la Vierge (symbole de pureté) et adopte les symboles mariaux dans ses armoiries (le bleu et le lys) pour restaurer sa fama (le terme latin recouvre à la fois la renommée et la vertu).

L'hypothèse est séduisante mais face au silence des sources, l'auteur lui-même semble parfois s'excuser de sa hardiesse.

A qui a lu Bleu, Noir, Vert, L'Ours ou L'Art héraldique, ce nouvel opus n'apportera que peu de choses. Qu'il s'agisse de l'histoire de la promotion du bleu, de celle de la déchéance de l'ours ou de la naissance de l'héraldique, le lecteur fidèle de Michel Pastoureau aura l'impression de parcourir un condensé de ses thèmes de prédilection.

Le Roi tué par un Cochon est donc un livre à conseiller en premier lieu à tout lecteur souhaitant découvrir l'oeuvre de Pastoureau. Les autres attendront avec impatience Rouge, Blanc ou Jaune qui devraient en toute logique venir prochainement compléter l'arc-en-ciel.

Michel Pastoureau, Le Roi tué par un Cochon, Seuil, "Librairie du XXIème Siècle", 2015

samedi 5 septembre 2015

Stephen Greenblatt, Will le Magnifique

Bien que n'étant particulièrement versé ni en littérature anglaise, ni en théâtre au sens large, Shakespeare et son oeuvre n'ont jamais été très éloignés de mes centres d'intérêts. Sans remonter jusqu'aux adaptations de la BBC que FR3 diffusait voici quelques décennies et dont j'ai de vagues souvenirs, ma première approche du texte s'est faite par le biais des longs-métrages de Kenneth Brannagh : Henry V et Beaucoup de bruit pour rien. Et c'est Looking for Richard, le réjouissant documentaire réalisé par Al Pacino qui m'a poussé à enfin lire les pièces.
Depuis lors, c'est périodiquement que je me plonge dans l'une ou l'autre des oeuvres de Shakespeare.

Rien d'étonnant donc à ce que j'en vienne à lire une biographie du natif de Stratford. L'actualité aidant, ce fut sur celle de Stephen Greenblatt, Will le Magnifique, que je jetai mon dévolu. L'ouvrage est au premier abord très séduisant : couverture crème illustrée d'un portrait de Shakespeare, un titre à l'outrance tempérée par le curriculum vitae de l'auteur : professeur à Harvard et spécialiste de Shakespeare. L'ouvrage étant publié chez Flammarion, on se dit qu'au total, tout cela doit être un bon compromis permettant d'éviter autant l'écueil d' l'aride travail universitaire que celui de la biographie romancée qui finit par en oublier ses sources (Shakespeare in Love...).

Au final, le sentiment du lecteur est mitigé. La lecture est des plus plaisantes et l'on sort de ce volume plus riche de connaissances qu'en y entrant. A la réserve qu'on a un peu l'impression de s'être fait encameloter par un Oliveira da Figueira des plus émérites et que la marchandise, pour n'être pas frelatée, n'en est pas moins exotique.

De fait, venu pour lire une vie de Shakespeare dans le détail et avec toutes les hypothèses et suppositions que l'on se fait sur la vie et l'oeuvre du dramaturge, j'ai surtout appris beaucoup de choses sur l'Angleterre de la fin XVIème début XVII ème siècle : la ville de Londres, la politique anglaise, la société élisabéthaine, la vie artistique de l'époque. Toutes choses fort bien documentées mais éloignées de ce que je pensais être le projet premier du livre. Stephen Greenblatt entreprend de brosser une vie de Shakespeare en mettant en parallèle tel moment (avéré ou non) de sa biographie avec tel passage d'une pièce.

Et ce sont bien là les deux pierres d'achoppement de son travail.

Modestie feinte ou réelle, il commence dès l'introduction par reconnaître le peu de faits avérés de la vie de Shakespeare et annonce d'emblée son choix de faire appel à l'imagination, procédé dont il fera abondamment usage au fil de son travail. Voici donc notre auteur mis en scène de manière hypothétique dans sa famille, dans son théâtre, face à ses choix religieux sans qu'aucun document ne vienne confirmer la véracité de l'hypothèse. Vérisme, oui ; vérité, non. Paradoxalement, Greenblatt ne se fait à aucun moment l'écho des hypothèses selon lesquelles Shakespeare ne serait pas l'auteur des pièces qui portent son nom et n'aurait été que l'homme de paille d'un autre à qui on prête divers visages.

Ma deuxième critique porte sur ces parallèles que Stephen Greenblatt tire entre la vie et l'oeuvre. Force est de reconnaître qu'il maîtrise son Shakespeare sur le bout des doigts et qu'on ne sort pas indemne devant une telle facilité à jongler avec les références. Mais, pour élégant qu'il soit, le procédé donne parfois le sentiment de tourner à vide et de ne se justifier que par cette élégance.

Au total, c'est une biographie bien lisse qui est ici donnée à lire et qui vaut surtout par le portrait plus général qu'elle dresse de l'Angleterre élisabéthaine.

Stephen Greenblatt, Will le Magnifique, Flammarion, 2014.

dimanche 1 décembre 2013

Marc Rolland, Le Roi Arthur

Publié au sein de la collection "Histoire" des éditions Gisserot, Le Roi Arthur de Marc Rolland répond pleinement au cahier des charges de ladite collection : procurer sous forme synthétique un maximum d'informations factuelles sur un sujet donné.

A l'inverse d'autres collections encyclopédiques, celle-ci ne fait pas l'économie de la forme. On peut ne pas apprécier le "jaune Gisserot" de la couverture mais la prise en main de l'ouvrage est agréable.

La littérature consacrée à Arthur et à son univers est pléthorique. Romans, essais, adaptations sous diverses formes ont donné à ce mythe une épaisseur telle qu'il est parfois difficile de retrouver l'Arthur "originel". Marc Rolland entreprend ici un défrichage rapide mais salutaire pour celui qu'impressionnerait le corpus arthurien et qui ne saurait par où entamer la lecture de cette masse de textes.

La première partie de l'ouvrage entreprend de replacer Arthur dans un contexte historique crédible, celui de la fin du Vème siècle. De fait, si l'historicité du personnage est toujours sujette à caution, la vigueur et la renommée du thème arthurien depuis le Haut Moyen-Age ont fini par convaincre historiens et spécialistes de littérature que, même s'il n'y eut aucun "roi Arthur" au sens strict, il est plus que probable que les différents récits le mettant en scène ont trouvé leurs sources dans des événements et des personnages tout à fait réels.
Historiquement, Arthur aurait donc été un chef de guerre breton menant une lutte de résistance face aux envahisseurs saxons qui, à partir du IVème siècle, prenaient pied dans l'île de Bretagne. Dignitaire romain menant des armées régulières, roi auto-proclamé recueillant son autorité sur les ruines de Rome ou simple chef militaire menant une armée de mercenaires, il ne nous est pas possible de savoir précisément ce qu'aurait été Arthur. Face à l'indigence des sources de ces "Dark Ages", il est difficile d'en dire beaucoup plus.

Si l'Histoire peine à brosser un tableau complet d'Arthur, la littérature en a vite pris le relais. Et c'est là que le livre de Marc Rolland nous est d'une aide précieuse.
Faisant montre d'une connaissance érudite du corpus, il replace dans leurs époques les divers textes qui ont brodé sur le mythe :  les Mabinogion gallois, les oeuvres de Geoffroi de Monmouth, Wace ou Chretien de Troyes pour ne citer que les plus connues. Ce faisant, il montre comment chacun donne à ces personnages un éclairage différent et comment, au fil de ces réécritures, le mythe s'en trouve transformé.
C'est avec érudition mais sans pédanterie qu'il nous présente, pour chacun de ces textes, le contexte de sa création et les éléments marquants et novateurs qu'il apporte. En conclusion, il s'ouvre aux créations du XXème siècle qui attestent de la constante vitalité du mythe.

Pour aller plus loin sur le même sujet :

Alban Gautier, Arthur, Ellipses. Un essai récent et très stimulant sur Arthur en tant que personnage historique sui vi d'une étude sur son existence ittéraire.

T. H. White, La Quête du Roi Arthur. Parmi les nombreuses variations arthuriennes du XXème siècle, celle-ci est certainement l'une des plus connues.

Lereculey, Chauvel, Arthur, Delcourt. Superbe et très originale adaptation en bande dessinée des textes gallois.

jeudi 31 octobre 2013

Steven Pressfield, Les Murailles de Feu

Tout comme le western, le peplum est un genre quelque peu négligé. Tout le monde ou presque connaît ces classiques que sont Quo vadis ?, Ben-Hur ou Les Derniers Jours de Pompéi. Quelques-uns se souviennent peut-être d'avoir étudié L'Affaire Caïus ou Fabiola mais force est de reconnaître que, mises à part les sagas historiques de Christian Jacq ou Max Gallo, rares sont les textes contemporains à mettre en scène l'Antiquité.
Paradoxalement, ce sont des auteurs américains qui relèvent le défi de situer leurs récits dans ces contextes.

Steven Pressfield choisit de relater les hauts faits des Spartiates aux Thermopyles en 480 avant Jésus-Christ.
Comme dans tout roman historique, l'originalité vient de l'angle d'approche choisi. L'action démarre ici alors que Xerxès est devant Athènes que ses troupes s'apprêtent à incendier. La bataille des Thermopyles est derrière nous, les 300 Spartiates et leurs alliés ont été défaits et rien ne semble devoir arrêter la conquête perse.
Cependant, Xerxès ne laisse pas d'être intrigué par ces hommes qui ont préféré une mort certaine à une soumission toute politique à sa personne. Et c'est en interrogeant l'unique survivant de la bataille, un des servants grecs, qu'il entend trouver des réponses.
C'est donc à travers le récit que fait ce rescapé, Xéon, que nous revivons les Thermopyles et ce qui a précédé.

Pressfield ne résume en effet pas son texte à un récit circonstancié des affrontements. Xéon nous parle autant de sa vie avant son arrivée à Sparte lorsque, chassé de sa cité détruite, il errait et vivait de larcins que des rudes premières années qu'il connut dans la cité lacédémonienne au service des jeunes hoplites. La montée du péril perse, la nécessité pour les Grecs d'envoyer une expédition vouée au suicide retarder l'avancée de l'ennemi ainsi que le ballet diplomatique entre les deux parties antagonistes nous sont relatées au travers de l'expérience du seul Xéon. Ce qui donne à ces événements une épaisseur dont un simple récit factuel serait dépourvu.

Quelques lectures pour approfondir le sujet :

- Hérodote, Histoires, Livre VII : une des sources essentielle de l'histoire grecque antique.

- Frank Miller, Lynn Varley, 300 : un récit en BD de la bataille des Thermopyles. Si l'on peut critiquer le manichéisme du récit, on se doit de noter le travail remarquable de mise en scène qui fait de cet album l'un des chefs d'oeuvre de Miller.

- Victor Davis Hanson, Le Modèle occidental de la Guerre. La Grèce nous a tout appris, même comment nous battre. Telle est du moins la thèse de cet historien américain. Dans cet ouvrage à l'écriture stimulante, il nous raconte entre autres comment il faisait s'affronter ses étudiants à la manière des phalanges grecques.

dimanche 20 octobre 2013

J.M. Erre, Le Mystère Sherlock

Tout commence dans un hôtel des Alpes suisses où sont réunis quelques-uns des plus éminents spécialistes de Sherlock Holmes. Erudits, passionnés mais surtout rivaux, ils convoitent tous la chaire d'holmésologie nouvellement créée à la Sorbonne. Une tempête de neige plus tard, les voici bloqués dans l'hôtel et l'histoire bascule du côté des Dix petits nègres.
Mené sur un rythme soutenu, Le Mystère Sherlock a en premier lieu tout pour ravir le fan de l'illustre détective britannique. J.M. Erre s'est manifestement plongé dans l'intégrale des romans et nouvelles (ce qu'il appelle le Canon) et émaille son texte de nombreuses citations holmesques. Au Canon, il ajoute de nombreux apocryphes, romans mettant en scène Sherlock Homes ou études érudites. Sur ces bases, il bâtit une solide intrigue policière à base de huis-clos et de disparitions inexpliquées.
L'originalité tient ensuite à la narration. Si le cœur du texte est constitué par le journal qu'a tenu l'une des protagonistes, nombre des événements nous sont rapportés par les autres acteurs du drame. En effet, l'auteur se plaît à entremêler les voix narratives de son texte. Il fait ainsi se juxtaposer, entre autres, l'autobiographie que rédige le professeur Durieux (Ma vie, la volonté au service de la raison (et vice-versa)), les lettres que Dolorès Manolete écrit à son confesseur et les notes incisives d'Eva von Gruber. Par ce biais, J.M. Erre ajoute une touche de loufoquerie à ce rassemblement d'universitaires tous plus obnubilés les uns que les autres par ce Saint-Graal d'une chaire en Sorbonne. Un panier de crabes qui n'est pas sans nous faire souvenir du Tout petit Monde mis en scène par David Lodge.
Au total, un très bon roman sans temps mort et dont le dénouement donne une raison supplémentaire au lecteur de tirer son chapeau à l'auteur.

J.M. Erre, Le Mystère Sherlock, Buchet-Chastel, 2012